LA CORDELIERE

Les fortunes de mer[1] ont toujours alimenté les fantasmes des rêveurs ou  des aventuriers. Aux travers ces pages, j’espère vous faire découvrir les naufrages ou aventures des plus célèbres embarcations ayant naviguer sur les océans ou mers du monde.

Ce mois-ci je vais vous emmener plus loin dans les couloirs du temps et des mers du Ponant à celle du Levant[2].
Je vais remonter l’horloge jusqu’en 1487. Le Royaume de France et le Duché de Bretagne sont en guerre. François II de Bretagne a lancé la construction de « la Nef de Morlaix – la Mareschalle ». Nef [3]qui sera le fleuron de la flotte Bretonne pour combattre la flotte Française.
Sa construction est réalisé par les chantiers de construction navale de Morlaix (29). La fille du Duc, Anne de Bretagne en sera sa marraine. A la mort du Duc, Anne de Bretagne épouse le roi de France Charles VIII puis Louis XII.
A la fin de sa construction, la Duchesse de Bretagne rebaptise la nef « La Cordelière », de son nom complet la « Marie-Cordelière ».

A sa sortie des chantiers, la Nef ducale est le fleuron de la flotte Bretonne. Elle était armée de 200 canons parmi lesquelles on dénombrait 16 gros calibre et 14 bombardes à roues crachant des pierres de 100 à 150 livres.
Elle pouvait compter plus de 1.000 hommes d’équipage.
Il faut savoir qu’à l’époque, les combats navals ne consistaient pas à se placer en ligne (du nom des types de vaisseaux – « navire de ligne ») et se tirer dessus à distance.
Non, la technique de combat était de monter le plus rapidement à l’abordage du navire ennemi et de combattre, au corps à corps, pour tuer les soldats adverses ou les faire prisonniers.

En l’an de grâce 1501, le roi de France s’engage sur la maîtrise des eaux de Méditerranée pour défendre les terres chrétiennes de la menace Ottomane. Afin de renforcer la flotte de son époux, la reine et Duchesse de Bretagne, Anne met les nefs ducales à la disposition de la couronne.
Une escadre de nefs bretonnes, dont la Charente et la Cordelière rejoigne la flotte des galères du Levant.
Une ligue Chrétienne composée de bateaux Vénitiens, Gênoises, Français et Bretons, s’oppose à la flotte musulmane dans plusieurs batailles.
Le manque d’intendance fait échec à la mission de la ligue de libérer l’île de Mytilène[4].
Malgré de belles victoires lors de batailles navales, les différentes flottes regagnent leurs ports d’attaches. L’escadre bretonne regagne ainsi le Ponant.

En l’an de grâce 1505, Anne de Bretagne fait nommer Hervé de PORTZMOGUER capitaine de la Cordelière.
Originaire de la paroisse de PLOUARZEL, canton de SAINT -RENAN (29).
En ces débuts du XVI ° siècles, la flotte Anglaise effectue régulièrement des descentes meurtrières sur les côtes Bretonnes. En juin 1504 l’Amiral Howard débarque au CONQUET et va jusqu’à incendier le manoir familiale en représailles des actions de Hervé PORTZMOGUER.
La devise de la famille est « War vor ha war zouar » (Sur mer et sur terre).
Pratiquant le commerce avec les îles Anglaises, il se serait adonné au pillage et à la piraterie contre les intérêts Anglais.

Le 10 août 1512, Hervé de PORTZMOGUER reçoit des notables de la région et leurs épouses à bord de la Marie-Cordelière dans le port de Brest. En autre, la famille et belle-famille du capitaine sont conviés à la réception.
Afin de faire découvrir la navigation à ses invités, le capitaine ordonne l’appareillage[5] de la nef qui prend la direction du large.
Le goulet passé, l’Anglais est signalé aux marins de la Cordelière. Impossible de faire demi-tour pour débarquer les convives. L’alerte est donnée par les gardes-côtes afin que le reste de la flotte rallie la Nef Ducale.
Face à l’escadre Anglaise, l’armada Franco-bretonne regroupe 21 embarcations, les nefs d’Orléans, de Bordeaux, de Rouen, de Dieppe et la Louise qui est le bateau amiral sous le commandement du vice-amiral René de Clermont.
La flotte Anglaise est beaucoup plus importante et compte de gros bâtiments comme le Sovereign, la Régente, le Mary James et le Mary Rose qui est le bateau amiral sous le commandement de l’amiral Edward Howard. Elle est complétée par de nombreux bâtiments plus petits.
La bataille tourne vraiment à l’avantage de l’Anglais, car même les éléments se mettent contre les Bretons. Le courant de marée et les vents leurs étant favorables.
Rapidement la Cordelière est prise à partie par le Mary Rose, puis le Sovereign puis le Peter Pomegranate. Elle subit les tirs d’artillerie et reçoit divers projectiles des archers et arbalétriers qui prenaient place sur les châteaux des nefs.
La Dieppe est mise à mal à son tour.
La Louise prend la fuite avec le reste de la flotte pour regagner la sécurité de la rade de Brest.
Hervé de PORTZMOGUER manœuvre avec agilité, il endommage le Soverign et le Mary James au point que ceux-ci rompent l’engagement.
La bataille est violente, la Cordelière et la Régente montent à l’abordage, les grappins sont lancés des deux côtés, sans suit une bataille sur le pont de la Cordelière. Dans chaque mature les équipages lancent des brûlots sur les ponts de l’ennemi. Le feu se répand très rapidement à l’ensemble de la Cordelière. Son capitaine  prépare son équipage et ses invités à mourir par cette phrase « Nous allons fêter saint Laurent qui périt par le feu ! ».
Il semblerait que le feu atteigne la Sainte Barbe[6] de la Cordelière, provoquant une telle explosion que les deux nefs coulèrent entièrement, emportant avec elles près de deux mille âmes, dont celles de ses deux capitaine, de PORTZMOGUER et KNYVET.

Il y aura peu de survivant à cette fortune de mer.
Divers campagnes de recherches d’archéologie sous-marine ont été menées pour tenter en vain de localiser les épaves de la Cordelière et de la Régente en 1997 et 2001.
Une nouvelle campagne de recherches est menée au large de Brest à l’été 2018 puis de nouveau, sans succès, du 03 au 14 juin 2019.
La campagne de 2018 est dirigée par l’archéologue Michel L’HOUR, directeur du Département des Recherches Archéologiques Subaquatiques et Sous-Marines (DRASSM).
Le bâtiment « André-Malraux », navire de recherches archéologiques du DRASSM est engagé dans cette campagne. Différents organismes et instituts, tels l’Université de Bretagne-Sud pour les recherches historiques participent aux recherches.
L’ENSTA Bretagne met en œuvre son bateau autonome « Boatbot » qui tracte un magnétomètre  susceptible de repérer les ancres de la Cordelière dans les sédiments. Pendant presque un mois, un carré 25 Km de côté à l’entrée de la rade de Brest est sondé. De nombreux échos parasites, dont des câbles sous-marins rendent les sondages et le repérage des épaves très compliqués. Chaque écho est analysé avec minutie pour ne pas passer auprès de ce « graal » subaquatique breton.
De futures campagnes devraient être mises en œuvre dans les années à venir.

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[1] Accident survenant à un navire
[2] Ponant – Levant : points cardinaux Ouest et Est et par extension l’Atlantique, la Manche et la Méditerranée
[3] Nef : Grand navire de la fin du Moyen-Âge, caractérisé par sa coque arrondie et ses deux grands châteaux avant et arrière
[4] Capitale de l’île de Lesbos
[5] Appareillage : différentes manœuvres qui permet de quitter le mouillage ou son poste à quai
[6] Sainte-Barbe : soute à munition, divers espaces d’un navire, liés à l’entreposage des poudres et matériels d’artillerie.